Par un mélange de menaces de sanctions et de communiqués péremptoires, les États-Unis viennent de tracer une ligne rouge autour de la Primature. En interdisant au Conseil Présidentiel de Transition chacun a son tour (CPT) de toucher au Premier ministre defacto, Alix Didier Fils-Aimé, Washington soulève une question brûlante : à qui profite réellement le statu quo ?
Le ton est celui d’un gouverneur s’adressant à ses subordonnés. En qualifiant de « nulle et non avenue » toute tentative de modifier la composition du gouvernement sans élections, le Département d’État américain n’a pas seulement rappelé son attachement aux procédures ; il a gelé l’exercice de la souveraineté haïtienne.
Alors que le CPT, instance pourtant créée pour piloter la transition, semble vouloir réévaluer l’efficacité de l’exécutif, Washington brandit l’épouvantail des sanctions. Cette mise en garde contre toute « manœuvre déstabilisatrice » est perçue par de nombreux observateurs locaux comme une mise sous tutelle déguisée.
Pourquoi une telle rigidité ? En liant toute velléité de changement politique à un soutien aux gangs, la diplomatie américaine utilise un raccourci rhétorique dangereux qui discrédite par avance toute opposition politique légitime.
La question des intérêts américains derrière le maintien d’Alix Didier Fils-Aimé est sur toutes les lèvres. Le Premier ministre actuel semble offrir à Washington une denrée rare dans la politique haïtienne : la prédictibilité.
- Le verrou de la MMAS : Le gouvernement actuel est le partenaire privilégié pour le déploiement de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité (MMAS). Un changement de tête à la Primature risquerait de gripper les rouages de cette mission sur laquelle les États-Unis ont tout misé pour éviter d’envoyer leurs propres troupes.
- La stabilité avant la légitimité : Pour Washington, Fils-Aimé représente un gestionnaire de crise qui ne remet pas en cause les équilibres régionaux. Peu importe que la population questionne les résultats concrets sur le plan de la sécurité ou du coût de la vie ; pour l’administration américaine, le contenant (la structure actuelle) importe plus que le contenu (les réformes)
En menaçant de sanctions ceux qui oseraient révoquer un Premier ministre « de facto », les États-Unis placent le CPT dans une position humiliante. Les conseillers-présidents se retrouvent dotés de titres prestigieux, mais privés de leur pouvoir de décision le plus élémentaire : celui de juger de la compétence de leur chef de gouvernement.
Cette stratégie du « statu quo forcé » comporte un risque majeur : celui d’étouffer les rares espaces de dialogue national. En verrouillant ainsi le jeu politique, Washington prend la responsabilité historique d’une transition qui, faute de pouvoir s’ajuster aux réalités du terrain, pourrait finir par imploser sous le poids de sa propre impuissance.
Echojounal echojounal.net