Détenteur des clés de l’espace numérique, des télécommunications et des fréquences radioélectriques en Haïti, le Conseil National des Télécommunications (CONATEL) devrait être le gardien d’un secteur stratégique pour le développement socio-économique du pays. Pourtant, derrière les discours officiels, l’institution offre aujourd’hui le spectacle affligeant d’une agence dysfonctionnelle, paralysée par les mauvaises gestions chroniques et vampirisée par une classe politique vorace.
Un constat s’impose : le régulateur ne régule plus ; il sert de tiroir-caisse.
Un rôle théorique de premier plan, une réalité fantomatique
Créé pour veiller à la saine concurrence, protéger les consommateurs, maximiser les recettes de l’État et orchestrer la transition numérique, le CONATEL dispose théoriquement de pouvoirs immenses. Dans un pays où le mobile et l’internet constituent souvent les seuls ponts avec le reste du monde, son importance est vitale.
Ce que devrait faire le CONATEL :
-Assurer une qualité de service optimale des opérateurs de téléphonie.
-Assainir le spectre des fréquences radio et stopper l’anarchie des stations pirates.
-Protéger la vie privée et les données des citoyens.
-Promouvoir l’accès universel aux technologies de l’information dans les zones reculées.
Dans la pratique, le consommateur haïtien est laissé à lui-même. Coupures intempestives, tarifs exorbitants pour un débit internet dérisoire, spoliation des data : le CONATEL brille par son silence complice et son inaction face aux abus des géants du secteur. Le spectre radio, quant à lui, est devenu une jungle où l’interférence est la règle, faute de contrôle technique sérieux.
Le cœur du problème réside dans l’incompétence managériale qui s’est installée au sommet de l’institution au fil des ans. Les budgets s’évaporent dans des dépenses de fonctionnement faramineuses, des flottes de véhicules de luxe et des contrats de consultance opaques, tandis que les laboratoires techniques de l’institution manquent d’équipements modernes pour traquer les fraudes et mesurer la qualité du réseau.
La mauvaise gestion ne se limite pas à l’aspect financier ; elle est aussi technique. Alors que le monde bascule à toute vitesse vers des technologies de pointe, le CONATEL haïtien accuse des décennies de retard, incapable de proposer une feuille de route sérieuse pour l’économie numérique de demain.
Le CONATEL comme « vache à lait » de la classe politique
Pourquoi un tel naufrage ? La réponse se trouve dans les couloirs du pouvoir politique. En Haïti, la direction générale du CONATEL n’est plus attribuée au mérite, à l’expertise technique ou à l’intégrité sectorielle. Elle est devenue une monnaie d’échange lors des négociations de partage de gâteau entre partis politiques, factions et oligarques.
La classe politique ne cherche pas des visionnaires pour moderniser le pays, elle cherche des « machines à cash ». Le CONATEL, qui brasse des millions de dollars via les redevances, les taxes sur les appels internationaux et l’attribution des licences, est perçu comme le butin de guerre idéal.
Le profil des directeurs ? Des politiciens de carrière, des courtisans ou des partisans récompensés pour leur loyauté, totalement étrangers aux enjeux complexes des télécommunications.
L’objectif ? Rentabiliser au plus vite le « poste » obtenu. Financement occulte des campagnes électorales, enrichissement personnel, distribution de contrats à des proches : l’institution a été détournée de sa mission de service public pour devenir une pompe à finance privée.
Le constat est amer. En privant le CONATEL de dirigeants compétents et indépendants, la classe politique hypothèque l’avenir numérique d’Haïti. À l’heure où l’accès à internet est un droit fondamental et un moteur de croissance, laisser cette institution aux mains de prédateurs financiers est un crime contre le développement.
Il est temps de dépolitiser d’urgence le CONATEL. Sa direction doit impérativement faire l’objet d’appels d’offres transparents, basés sur des critères stricts de compétence technique et d’éthique. Tant que le régulateur restera l’otage des marchands d’influence, le citoyen haïtien continuera de payer le prix fort pour un service de communication médiocre, dans un pays déconnecté du reste du monde.
Echojounal echojounal.net