De la physique quantique à la stratégie géopolitique, en passant par l’épidémiologie : jamais l’opinion n’a eu autant de force que le savoir. Décryptage d’un mal moderne qui sature nos écrans.
C’est un mot complexe pour un phénomène d’une simplicité désarmante. L’ultracrépidarianisme :l’art de donner son avis sur des sujets pour lesquels on n’a aucune compétence est devenu le sport national des plateformes numériques. Si le terme remonte au XIXe siècle, les réseaux sociaux en ont fait une pandémie cognitive.
Le mécanisme est bien connu des psychologues sous le nom d’effet Dunning-Kruger. Ce biais cognitif suggère que les personnes les moins qualifiées dans un domaine ont tendance à surestimer leur compétence.
Sur X (ex-Twitter) ou Facebook, ce phénomène est amplifié par l’instantanéité. En quelques secondes, un internaute passe de l’analyse d’un crash aérien à la critique d’un protocole vaccinal. Pourquoi ? Parce que l’interface même de ces plateformes nous y invite : la question n’est plus « Que savez-vous ? » mais « Qu’en pensez-vous ? ».
Les trois piliers de l’expertise autoproclamée
L’accessibilité de l’information : La confusion entre « avoir accès à l’information » (Google) et « avoir la structure mentale pour l’analyser » (le savoir).
L’économie de l’attention : Un avis tranché et provocateur récolte plus de likes qu’une démonstration scientifique nuancée.
Le biais de confirmation : L’algorithme nous enferme dans des bulles où nos certitudes sont validées par nos pairs, renforçant notre sentiment d’omniscience.
Le danger de cet étalage de certitudes n’est pas seulement agaçant ; il est démocratique. Quand la parole d’un climatologue est mise sur le même plan que celle d’un influenceur mode « ayant fait ses propres recherches », la vérité devient une notion relative.
« Le problème avec le monde, c’est que les gens intelligents sont pleins de doutes, alors que les imbéciles sont pleins de certitudes. »
Charles Bukowski
Cette citation n’a jamais été aussi actuelle. Là où l’expert bégaie face à la complexité du réel, l’ultracrépidarien assène des solutions simples à des problèmes complexes. Cette simplification outrancière sature l’espace public et rend le débat rationnel quasiment impossible.
Sortir de l’ère de l’ultracrépidarianisme demande une discipline mentale que les réseaux sociaux n’encouragent guère : l’humilité intellectuelle.
Réhabiliter le « Je ne sais pas » : Une phrase devenue taboue, mais pourtant essentielle à la rigueur.
Vérifier les sources : Distinguer un blog d’opinion d’une revue à comité de lecture.
Sortir de l’émotionnel : L’indignation n’est pas une preuve, et le nombre de partages n’est pas une validation scientifique.
Le monde numérique nous a offert une voix, mais il ne nous a pas fourni le mode d’emploi pour s’en servir à bon escient. Avant de cliquer sur « Publier », posons-nous la question : suis-je en train d’éclairer le débat ou de simplement nourrir le bruit ? À l’heure de l’infobésité, le silence est parfois la forme la plus haute de l’intelligence.
Echojounal echojounal.net