Quand lire devient une transgression : chronique d’une attente à la BNC de Jérémie

Dans une société où l’on proclame souvent que le savoir est une lumière piuvant transformer la réalite sociale dont nous vivons. Il arrive pourtant que certains lieux semblent craindre l’éclat silencieux des livres. À Jérémie, cité des poètes, ville de mémoire et de pensée, une polémique singulière et absurde vient troubler l’imaginaire culturel haïtien. L’écrivain-philosophe et poète créoliste du dématérialisme synthétique, James Francisque, dénonce ce qu’il considère comme une atteinte symbolique à la liberté intellectuelle au sein de la succursale de la Banque Nationale de Crédit (BNC) de Jérémie.

Selon le témoignage de l’auteur, alors qu’il patientait dans une longue file d’attente pouvant durer jusqu’à trois ou quatre heures, il aurait été sommé par un agent de sécurité d’interrompre sa lecture. Le livre, pourtant compagnon naturel de l’attente et refuge de l’esprit contre l’usure du temps, serait devenu objet de suspicion dans un espace censé servir le public. En dépit du fait que, certains caissiers et le directeur n’ont pas conscience que ce lieu est un lieu public dans le sens habermassien.

Le philosophe affirme avoir voulu transformer ces longues heures d’attente en temps intéllectuellement fécond, en moment de méditation et de culture. Mais, raconte-t-il, l’intervention de l’agent de sécurité lui aurait interdit de poursuivre sa lecture. Plus troublant encore à ses yeux : lorsqu’il aurait exposé la situation aux caissiers puis au directeur de l’institution, aucune désapprobation claire n’aurait été exprimée à l’égard de cette interdiction. Le directeur, selon les propos rapportés par James Francisque, n’aurait toutefois pas revendiqué explicitement cette décision comme étant une politique officielle de la banque, tout en voulant mal adroiement justifier un tel supposé abérant.

Au-delà du cas particulier, l’écrivain soulève une question plus vaste : quelle place accorde-t-on encore à la pensée dans les espaces publics haïtiens ? Dans cette Jérémie qui porte encore les ombres lumineuses d’Etzer Vilaire, d’Émile Roumer, de Jean Brière et de tant d’autres figures majeures et puissantes de la littérature haïtienne, empêcher un citoyen de lire apparaît, pour plusieurs observateurs culturels, comme une contradiction douloureuse.

James Francisque dénonce également un autre phénomène qu’il considère comme une injustice sociale persistante; à savoir, les traitements de faveur dans les files d’attente. Tandis que des citoyens ordinaires patienteraient durant des heures dans le calme et le respect des procédures, certaines personnes bénéficieraient, selon lui, de facilités d’accès fondées sur l’influence ou les privilèges. Cette réalité nourrit un sentiment d’inégalité et d’humiliation silencieuse chez de nombreux usagers des services publics et bancaires.

Le journaliste culturel et écologique qu’est également James Francisque voit dans cet épisode une métaphore plus profonde de la société contemporaine. Il s’agit d’une civilisation qui ne tolère pas l’attente rsisonnable. Elle veut contourner les normes pour parvenir au sommet sans les moindres sacrifices, au mépris total de ceux qui ont consentis le sacrifice. Ce qui augmente l’amplitude de l’attente chez les victimes de l’oppression de la civilisation non attente. D’où la voie qui mène à la corruption qui gangrène le pays. Alors que, l’attente raisaonnable et intelligente est parfois l’éveil de la conscience dans une vue pragmatisme dans le sens de Dewey où le philosophe lisait à la Banque. Donc, lire devient alors un acte presque subversif, une manière de résister à l’ennui organisé, à la passivité imposée et à la banalisation du temps perdu.

Pour le penseur créoliste, le livre n’est pas un simple objet. Il est un territoire intérieur, une respiration de l’âme, une forme de dignité humaine. Interdire à un citoyen de lire pendant qu’il attend reviendrait symboliquement à lui interdire d’habiter pleinement son propre temps.
Cette affaire, qu’elle relève d’un malentendu administratif ou d’une pratique institutionnelle plus large, ouvre un débat nécessaire sur les droits culturels, le respect des citoyens et la place de l’intelligence dans les espaces de service public en Haïti. Car une nation qui éloigne ses citoyens des livres risque aussi de s’éloigner elle-même de sa propre lumière.

Dans les rues de Jérémie, entre la mer, les collines et la mémoire des poètes, la question demeure suspendue comme un vers inachevé : peut-on réellement craindre un homme qui lit ?

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