Au Pérou, la gauche a remporté une victoire électorale. J’espère voir émerger une dynamique semblable en Colombie. Quant à Haïti, la droite domine largement les sphères du pouvoir depuis 2011, même si René Préval était souvent perçu comme une figure située entre la gauche et la droite.
Après plus de quinze années marquées par la prédominance des forces conservatrices, le bilan est difficile à ignorer : près de huit années consécutives de décroissance économique, une inflation élevée, une pauvreté grandissante et une insécurité qui fragilise chaque jour davantage le pays.
Plus de 80 % de la principale zone économique et industrielle du pays a été paralysée ou fortement affectée par l’emprise des groupes armés. Environ 6,5 millions de personnes vivent en situation d’insécurité alimentaire. Les routes nationales sont coupées, limitant la libre circulation des personnes, des biens et des services, et compromettant toute perspective sérieuse de développement économique.
Sur le plan politique, la crise est tout aussi profonde. Les institutions se sont progressivement affaiblies, les élections se sont raréfiées et l’assassinat de Jovenel Moïse, politicien de droite et élu sur la bannière de la droite pour la droite, a symbolisé le degré de décomposition de l’État. Dans de nombreuses administrations publiques, les logiques de clans, de clientélisme et de partage de privilèges ont souvent pris le pas sur la compétence et le service public.
Cependant, si le bilan de la droite est accablant, une autre question mérite d’être posée : qui est la gauche en Haïti ? Où sont ses organisations, ses cadres, son projet de société et sa capacité de mobilisation populaire ?
La difficulté est que la plupart des structures politiques existantes sont souvent dirigées ou influencées par les mêmes acteurs qui ont participé, directement ou indirectement, au pillage de l’État depuis plusieurs décennies. Anciens ministres, premiers ministres, secrétaires d’État, sénateurs, députés ou hauts fonctionnaires se recyclent continuellement sous de nouvelles bannières politiques. Les partis politiques poussent comme des champignons après la pluie, mais beaucoup n’ont ni manifeste, ni programme, ni idéologie clairement définie. Ils existent davantage comme des véhicules électoraux ou des instruments de négociation que comme des organisations porteuses d’une vision nationale.
Quant aux prétendus militants, ils sont souvent réduits au rôle de supporteurs de personnalités plutôt qu’à celui de défenseurs d’idées. La militance est remplacée par le clientélisme, l’engagement par l’opportunisme et le débat idéologique par la recherche de positions ou d’avantages personnels.
Le résultat est un paysage politique où les étiquettes de droite, de gauche ou de centre sont fréquemment utilisées sans véritable contenu. Beaucoup se disent progressistes sans défendre un projet progressiste, tandis que d’autres se proclament démocrates tout en soutenant des pratiques contraires aux principes démocratiques.
Le problème d’Haïti n’est donc pas seulement l’échec d’une droite qui a largement dominé le pouvoir ces quinze dernières années. C’est aussi l’absence d’une alternative politique crédible, organisée et enracinée dans les besoins réels de la population. Une démocratie ne se construit pas uniquement en dénonçant ceux qui gouvernent mal ; elle se construit aussi en offrant une vision capable de remplacer ce qui a échoué.
Car au fond, la grande tragédie haïtienne est peut-être celle-ci : ceux qui ont contribué à affaiblir l’État continuent souvent de diriger les partis censés le reconstruire. Et pendant que les formations politiques se multiplient sans idéologie, sans programme et parfois même sans militants véritables, le peuple haïtien attend toujours l’émergence d’un véritable projet national.
Rubson Brumaire
Echojounal echojounal.net